LE CHER VISAGE DE MON PASSÉ
Si je le pouvais, je reviendrais dans cette maison.
Pour retrouver ceux qui en ouvraient les volets le matin.
Hélas tout a dû changer : le crépi, les rideaux, la végétation.
Qu'est devenu le ginkgo ?
N'y avait-il pas des lézards qui couraient sur une murette ?
Souviens-toi : tu m'avais appris le jersey à l'ombre d'un été.
Vers la fin de ta vie, tu tricotais des restes de pelotes,
alignant des bandes irrégulières pour un débardeur bariolé.
Tu lisais dix fois le même article sans en retenir une ligne
Tu faisais tourner à vide la machine à laver
Et tu oubliais de te laver, toi.
Ton beau regard était perdu,
tu ne comprenais pas la désespérance narquoise
de celui qui t'avait épousé
et qui assistait à ta lente disparition.
Je souhaitais ta mort, je me disais,
c'est mieux que ça aille vite.
Mais ta mémoire était un sucre
fondant dans du lait froid.