MA VILLE
Je viens d'un coin de France méconnu;
à peine approché est-il bientôt quitté.
Lieu de passage vers la mer, vers le Sud, vers le Nord.
Plein ouest.
Connaître la ville demande un effort,
juchée qu'elle est sur un promontoire.
La cité où j'ai grandi est belle.
Ses toits sont d'ardoise et de tuile,
ses murs sont de pierre claire,
de torchis quand les colombages
en strient les façades.
L'art roman règne au coeur de la ville.
A ses pieds, le marché du samedi matin
mêle ronds-de-cuir et culs-terreux,
certains ne vendent que trois variétés de légumes.
des culs-salés rapportent de l'Atlantique
leurs bourriches d'huîtres, leurs bulots élastiques.
Des femmes vendent les fleurs de leur jardin,
celles du bout de leur campagne,
fleurs de saison : aujourd'hui, il devait y avoir,
oui, il y avait sûrement ces larges bouquets.
Muguet rose, roses jaune, du lilas blanc,
pavots nostalgiques.
Les rues de la ville sont étroites et longues,
leurs trottoirs ne permettent pas
de rencontre sans effleurement.
Les rues semblent avoir été tracées pour relier
les églises qui carillonnent
depuis des siècles là-bas.
Sainte-Radégonde, Notre-Dame, Saint-Pierre,
Montierneuf, Saint-Hilaire...
L'odeur de la ville est forte dès qu'il fait chaud :
non le bitume, non la sueur des passants,
non le métro ou l'essence.
Les ruelles de la ville exhalent
l'odeur de la vieille pierre,
l'humidité croupissante des églises.
Les épluchures de légumes fermentent dans les poubelles.
Cela respire autant l'éternité des bâtisses
que la finitude des habitants.
L'éternité d'un instant, la finitude d'une foi.
Ville pavée, ville médiévale, ville de mon passé.