26 avr. 2008

BIEN SOUVENT JE PENSE AUX LIEUX INTERDITS

interdits ou perdus.

Parce qu'ils appartiennent à une autre époque, et à d'autres gens, des gens que l'on ne connaît pas, et qui ne savent rien de ce que nous avons aimé là.

Ainsi, bien souvent je pense à un champ.
Un champ bocager, en pente légère.
C'était le jardin au bout du jardin.

Devant la maison, il y avait des roses de toutes sortes, des iris, des tulipes, des géraniums en pots sur les marches de l'escalier, sur la murette où des lézards couraient. Des parterres entretenus soigneusement; un petit angle de ce jardin-là réservait des fraises des bois. Pour moi.
A cet endroit, le sol était recouvert de dalles cimentées dans lesquelles des coquillages de l'Atlantique avaient été fixés.

Le long de la maison, de la vigne sulfatée marquait le mur de bleu.
Une collection de fuchsias.

Derrière la maison, il y avait un large tilleul, un peuplier dont les racines émergeaient de l'herbe fine et crue.

Une serre recueillant un bazar de jardiniers aguerris avait un carreau de cassé.
Des sapins de Noël , comme les enfants de la maison, avaient trop vite grandi.
Avant l'orage le vent battait la toile des chaises longues.
Des cerisiers formaient une limite à ce jardin d'agrément.
En juin, nous siégions sur les escabeaux restés au pied des arbres. Batailles de noyaux, voix éraillée par le jus acide des bigarreaux.
Tout près, groseilles et cassis poursuivaient leur lente maturation.


Derrière cette haie de cerisiers, s'étendait le jardin potager, traversé en son milieu par une petite allée cimentée légèrement en pente.
C'était une alternance perpétuelle de cultures selon les saisons : poireaux, carottes, fraises, pommes de terre, jet d'eau pschpschpsch,glaïeuls, haricots verts, flageolets, petits pois, pâtissons, tomates, dahlias, groseilles à maquereaux, maïs, jet d'eau pschpschpschpsch, framboises, choux...

Des poiriers et des pruniers donnaient de l'ombre par endroits.

Plus bas encore se profilaient les toits à lapins. Recouverts de lianes légères de fleurs sauvages blanches, aux beaux jours. Un petit champ de luzerne s'offrait à la vue grillagée des lagomorphes.
En été, chaque cage avait son rideau de fortune, découpé dans de vieux vichys parme bleu ou noir. Un rang de fleurs d'artichaut captait l'attention par leur bizarrerie.

Des mirabelles mûrissaient sur un jeune arbre, au milieu de la luzerne.
Le tas de fumier s'affaissait contre la haie. Non loin, le poulailler faisait son boucan.
En contrebas, le hangar réservait d'autres clapiers, des cachettes pour jeune mère chatte, des piquets imprégnés de drogue turquoise.
Un figuier enchantait nos passages à l'automne.

Une vieille haie semblait freiner notre découverte.
Mais près de l'arbre à fusain et du néflier, une étroite barrière grinçante accédait au champ.


C'était un champ en pente douce, bocager, qui aurait pu accueillir des animaux en pacage.
Quelques vieux pommiers y avaient été oubliés. Leurs fruits nourrissaient les hommes et les bêtes. A l'un d'eux, une balançoire avait été accrochée à une branche. Nous en abusions.
Tout en bas du champ, la jungle d'un noyer rompu de fatigue apportait une ombre verte, sous laquelle nous avions improvisé un goûter.
Cet endroit était le jardin au bout du jardin, l'endroit le plus naturel. Ma grand-mère aimait en faire le tour, c'était une promenade pour elle, après les travaux de la journée. Ce champ fournissait le foin nécessaire aux bêtes, le reste allait au paysan qui venait faire les bottes.

Au fond du champ, une haie épaisse occultait tout accès au chemin vicinal qui le longeait.On entendait faiblement de l'eau ruisseler.

Je n'ai pas le coeur à revenir là-bas, à emprunter le chemin vicinal, reconnaître à l'oreille le ru et ses cailloux si près.

Tenter de voir au travers de la haie si tout est ...

EXTRAIT

"En été il y avait là une petite échoppe aux stores de couleur vive où elle aimait venir manger des tranches de pastèque et des sorbets roses".
Lawrence Durrell
Justine
Le Quatuor d'Alexandrie

24 avr. 2008


PRINTEMPS BRUMEUX
Aujourd'hui, tout au bout de l'ïle de la Jatte, était assise une personne. Elle balançait mollement les jambes dans le vide. Devait contempler le mouvement des vaguelettes, le passage des péniches, des hélicos.
J'imagine que de là le trafic routier devait être assourdi.

Non loin, deux hommes mimaient un duel, sans épées. Gestes gracieux.
Le ciel était gris, l'eau très intense jaune et verte à la fois.

Une légère brume gommait les détails du paysage.

Moi miss Glu, j'avançais sur le pont à vélo.

Pourquoi m'appelais-je ainsi, moi, si souvent solitaire ?


23 avr. 2008

Gérard ?


SUR LA LIGNE 4


Depuis la gare du Nord, Miss Glu prend la ligne 4, direction Porte de Clignancourt. Et descend à Barbès-Rochechouart.

De là il faut émerger, sortir au compte-gouttes. Lire les mots distribués en montant le boulevard Magenta : un jeu. Marabouts. "Docteur Samba ramène l'être aimé problèmes d'argent résolus".


Voilà Tati et Toto dépassés.Des robes de mariée débordent des vitrines.

La mosquée de la rue des Poissonniers est vide. Pas encore de foule recueillie jusqu'au trottoir à cette heure.


Ca monte. Boulangeries claires, pâtisseries extravagantes d'orient.


Descente douce. Alignement de boutiques d'alimentation exotiquegénéralement tenues par des Asiatiques.

Jaune les plantains



Rouge les piments


Brun les ignames


Vert les gombos



Du monde : des boubous éclatants sur le trottoir, des papas missionnés, des aînés sérieux comme des diplomates, des bébés chouineurs. Des bébés gavés de chips de plantains.


A poste transitoire, des commerces illégaux : la vente à la sauvette de safous, épis de maïs, mangues vertes.



Régals à venir.

SUMMERTIME
Les voisins de Miss Glu entendent souvent au-dessous des standards de la musique américaine : Otis Redding chante My girl ou I've been loving you too long ou Satisfaction... Ou Marianne Faithfull et David Bowie interprètent I've got you babe.

Eux n'écoutent pas de musique. Pas le temps.

Miss Glu s'accroche à un autre classique : Summertime.
"Bon Dieu" s'étonne le voisin, "ils écoutent toujours la même chose, ceux-là. S'ils continuent, je vais descendre !".
Cette chanson est un paradoxe, par ses niveaux de lecture. Summertime est une berceuse, nourrie de quiétude. C'est une chanson optimiste, d'un registre aussi rose que What a wonderful world (Armstrong).
Summertime décrit une vie heureuse dans les champs de coton, avec du poisson à gogo, des parents à l'aise. Mais elle parle implicitement de la population ouvrière noire.Il existe plus de 200 versions de Summertime (sans compter celle que miss Glu fredonne dans son bain !). Le duo Louis Arstrong/Ella Fitzgerald en donne une interprétation assez tendue. Miles Davis joue l'air assez nerveusement.
Morcheeba en présente une interprétation plus sourde. Billie Holliday offre une orchestration dansante, presque sautillante. Charlie Parker est le seul à jouer clarté, fluidité et rythmique optimiste. Avec Chet Baker, le jazz est libre, pleine digression. Janis Joplin, de son style déjanté, révèle parfaitement la dualité de la chanson : berceuse certes, mais aussi mise en scène idéalisée, pour croire en des jours meilleurs ?

Summertime
And the living is easy
Fish are jumpin'
And the cotton is high
Your mama's rich
And your daddy's good lookin'
So hush little baby
Don't cry
One of these mornin's
You're gonna rise up singin'
You're gonna spread your wings
And fly to the sky
But 'til that moment
Nothin' can harm you
With your daddy and mummy
Standin' by
One of these mornin's
You're gonna rise up singin'
You're gonna spread your wings
And fly to the sky
But until then
Nothin' can harm you
With your daddy and mummy
Standin' by
With your mum and your dad
Standin' by

George Gershwin




SAFOUS ET PLANTAINS


Au fond du sac noir, les safous, fruits oblongs, sont vernissés, violet bleu marine violet clair rose à beige.

On les place dans le four. 200 degrés, sur une grille.

Quand un fil jaune fend leur sombre carapace,vite vite vitese brûler les doigts pour les sortir de là.Ils n'ont plus rien à y faire.
Des bananes plantains ont été épluchées, coupées en longues lamelles épaisses sautées dans l'huile crépitante (plutôt olive que palme). Certaines, les plus mûres, ont caramélisé.

Un riz attend.
Les safous cuites ont perdu leur éclat. Du bout des doigts on tire leur peau ternie, une chair jaune fluo ou vert jaune suit. Une peau légèrement craquante, la chair est fibreuse, farineuse, chaude. La saveur est acide, plus ou moins, avec un arrière-goût doux étonnant.

Les dents n'attaquent le fruit que par des feintes délicates car un noyau mou bosselé affleure.
Si on l'ouvre, des graines par paquets ordonnées donnent un instant le regret d'avoir fait cuire tous les fruits.
Qui sait ? Si cela poussait ici ?

PLAIDOYER POUR UN TEMPS DE CHIEN
"Ah !" se dit Miss Glu, "les jours de pluie sont des jours si fréquents ici".
En semaine, si l'on travaille, on se dit, "Zut, aller affronter la pluie, quelle guigne !"
Le week-end, on se plaint : "Pouah ! Quel temps affreux, y fait même pas beau."

Soyons un moment honnête : ce temps de chien nous sied à merveille.
Surtout un lundi de Pâques.
Ce temps est idéal pour rester à l'intérieur, se prélasser ou s'occuper en regardant cette pluie frapper au carreau.
On pense à ceux qui, sortis, ont les pieds juteux,à ceux qui voient encore leur pépin se retourner sous l'effet d'une bourrasque.
On reçoit ses amis (Cléopatra est passée, la prunelle de jais brillante).
On les réchauffe.
Araldite a téléphoné.
Miss Glu est tout sucre tout miel.
Demain, boulot !
Fluide, elle glissera entre les automobiles collées les unes aux autres, sur son vélo, filera, esquivant les ralentissements.
Essoufflée, attendra au feu rouge, la respiration accélérée.
Le coeur cognera fort.
Elle n'ouvrira pas. Et repartira.
Pour l'heure, les voisins passent l'aspirateur, anticipant quelque poussière d'ennui.
Idée de Miss-Glu : elle offrira une boîte de poudre à éternuer à Monsieur-son-voisin-du-dessus bientôt.
Sourire malin...

PLAIDOYER POUR LES QUESTIONS SANS REPONSE

"Ce sont toujours les mêmes questions qui passent par la tête de Tereza depuis l'enfance. Car les questions vraiment graves ne sont que celles que peut formuler un enfant. Seules les questions les plus naïves sont vraiment de graves questions. Ce sont les interrogations auxquelles il n'est pas de réponse. Une question à laquelle il n'est pas de réponse est une barrière au-delà de laquelle il n'y a plus de chemins.Autrement dit : ce sont précisément les questions auxquelles il n'est pas de réponse qui marquent les limites des possibilités humaines et qui tracent les frontières de notre existence".

Milan Kundera
L'insoutenable légèreté de l'être



PLAIDOYER POUR LE VULGAIRE




Cachée derrière ses dicos, Miss Glu ramasse quelques miettes de savoir. Elle a décidé de défendre la vulgarité !


"Longtemps, le vulgaire a désigné ce qui était banal, commun. Sans distinction.Vers 1800, le vulgaire a été assimilé au grossier, voire au bas".


Aujourd'hui, le vulgaire, c'est une façon de se comporter, de se présenter.Pour Miss Glu, le vulgaire, c'est aussi la condamnation même de la vulgarité.

Exemple, Chantal Thomass, interviewée par Yves Calvi : à la question, "Pourquoi vos jeunes mannequins n'ont-elles pas de poitrine?", la styliste se défend, puis admet, et conclut par cette phrase : "Présenter mes modèles sur des filles qui auraient des gros seins , ce serait too much, ce serait vulgaire".

Ahh ! Se dit Miss Glu, nous y voilà ! Pensée immédiate pour toutes les femmes qui écoutaient l'émission, et qui, maintenant le regard arrimé à leur décolleté, découvrent qu'elles sont vulgaires.
"Ben moi aussi je suis vulgaire alors !"...Miss Glu pense à toutes ses copines vulgaires, il y en a tant, elle ne l'aurait pas cru ! La concierge dans sa blouse bleue, avec son brave sourire : vulgaire. Mme C, professeur de français, douce avec ses lunettes cerclées d'or : vulgaire. Sonia, Dany, Pascale, Amélie, Jeannette,... Vulgaires. Toutes.

Et puis Miss Glu pense à toutes les autres, celles qui peuvent courir après le bus sans que rien ne bouge : pas vulgaires.
Ah, si ! Le temps d'une grossesse, certaines sont ponctuellement vulgaires.

Et comme elles sont fières de l'être ! Elles sont toutes heureuses de ce changement, et nous les trouvons superbes.
Miss Glu remarque : "Elles appellent ça être féminines et regrettent des mois, voire des années plus tard ce décolleté si joli."

On ne choisit pas, on accepte ce que l'on est : parfois spontanément, parfois cela met plus de temps.

Miss Glu rajuste son cache-coeur, pense à son corps d'enfant, et à ce que l'enfant projetait sur ce corps.
Elle pense à son corps de femme et imagine ce que sera son corps de vieille dame. Ce ne sera pas un corps de vieille enfant.
Elle en sourit.
Alors, Chantal Thomass : quand une femme achète une parure dans votre boutique, le tiroir-caisse n'a-t-il pas un tintement...un peu vulgaire ?


PLAIDOYER POUR LA SIESTE


Ca y est, ça ne rate pas. C'est dimanche, c'est le début de l'après-midi et la sieste est fichue !Fichue, parce que ces satanés voisins du dessus, polyallergiques, font la chasse à la poussière post-prandiale... Et que je lance l'aspi, et que je le stoppe, confinant les autres locataires dans le plus petit espoir que c'est enfin fini.
Hélas.
Et que ça redémarre, ça couine du côté des roulettes, ça grince un peu, ça choque les meubles, ça empoisonne...
Miss Glu avait pourtant pris sa pose préférée, lovée dans une pénombre que la jalousie forçait. RATE !GRRR...
Ces voisins sont impossibles.

Quand ils ne s'étripent pas le soir à table, ils passent l'aspirateur, jouant avec le on et le off, une heure durant.

Vers 11 heures, avant le repas dominical,Miss Glu entend l'aspirateur démarrer, malgré la musique qui remplit sa maison. Et peu de temps après, Monsieur le voisin est éjecté par Madame ("Dehors, poussière !").

Voyez-le passer, dans le jardin commun d'une démarche usée.Il a son petit chariot à roulettes, sa liste de commissions, et cahin-caha, file à Atac. Et après le déjeuner, ça recommence.

La sieste ?

Ils ne la connaissent pas, bourrés qu'ils sont le soir du cocktail anxiolytique national : les confettis solubles de la fête de l'oubli.
Et ils s'endorment devant la télé et se réveillent avec. Car dormir juste pour rire, pour du beurre, d'eux-mêmes, ils ne savent plus...

Mais pourtant, s'interroge Miss Glu : La sieste, ce merveilleux détachement, cet abandon qui requinque, qui permet la nuit suivante de vivre des étreintes nyctalopes, pourquoi la bouder ?Lancer un mouvement pour la sieste au travail : 30 minutes.

Voilà qui serait bénéfique...Miss Glu bâille.

A plus taaarrd...


MON AMI GOMBO

Une pluie de gombos ? Cuits, cela ferait un beau verglas !
Quoi de plus insolite que ces petits légumes ? Ces cornets bien clos, tendres sous le pouce, réservent des petites graines blanches enduites d'une pellicule glissante. Pour un effet très réussi, il vaut mieux le choisir bien frais, en évitant les côtes durcies. Le préparer en lamelles assez fines, le cuisiner avec des oignons, des tomates, du piment. Ou autrement. De Cuba à Quito, de Rio à Douala en passant par Cotonou, le gombo est populaire. Sa seule évocation fait briller les yeux des connaisseurs. Enrobant une boule de foufou, le gombo enchante les sens. C'est rond, chaud, et c'est un express dans la bouche, fondant et coulant de lui-même, ravissant les amertumes de la vie, jusqu'à la dernière cuillérée.


LE SAXO DE MANU DIBANGO


Il y a quelques années, Manu Dibango était promu ambassadeur de l'Unesco.
C'était une fin d'après-midi d'été et je faisais partie des journalistes présents.
Manu Dibango était comme à son habitude, sympathique, simple et souriant. Eternelle élégance du bonhomme.
Et moi, je me cachais derrière mon reflex, toute intimidée, flashant flashant flashant flashant, incapable d'entamer une conversation avec l'artiste.
Nous étions cinq ou six à griller de la pellicule, et lui, ne devait pas être dupe de l'effet qu'il produisait sur nous !Nous étions tous babas.
Que le jour soit terne, ou l'humeur, que le quotidien soit cloué de tracas ou qu'il y ait des élans d'allegresse, le saxo de Manu Dibango a toujours sa place dans nos vies.
Sun Explosion file de sacrées fourmis dans les jambes, Ambiance tropica donne la pêche, Aloko party nous fait bientôt siroter un ginger chez Marcel et partager un ndolé mixte.

Eseka girl 3


CHATEAU ROUGE


Quand l’ailleurs me manque, et que de toute façon, je ne partirai pas, je fuis Saint Lazare, remonte Place Clichy, grimpe la côte surplombant le cimetière Montmartre. J’oblique ensuite sur le quartier faussement populaire de la rue Lepic, contourne les contreforts du Sacré-Cœur et débouche sur les hauts de Barbès.
Château-Rouge. Descente de la rue Myrha. Chez les petits coiffeurs s’échappe la rumba congolaise. Surf décontracté de la tondeuse sur un crâne. Les gens attendent leur tour, assis en ligne, un peu comme dans une laverie automatique. Parfois, les cheveux à moitié tressés, une femme se lève et danse sur un air de soukouss. Discussions, rires forts, disputes, rigolades, mélanges de sonorités : gwé, mbué. Yenihé, nissamba avant que ne jaillissent des mots français : toi-même, Madame !
Rue Roulet, les voitures garées semblent sorties d’un stock-car. Au volant de l’une d’elles, au pare-chocs défoncé, un jeune homme attend, un minuscule nourrisson dans les bras.


Les vitrines des épiceries ne laissent pas passer un centimètre carré de lumière. Ce sont de constants placards ménagers, bourrés de bouteilles cabossées d’huile de palme, de produits capillaires miracle et de boîtes de pâte d’arachide, de sauce tomate et de Kub Maggi. La porte entrouverte d’une échoppe éclaire l’atelier du couturier. Front bleuté. Les sourcils froncés, les lèvres serrées retiennent quelques aiguilles, le regard demeure concentré sur l’ouvrage. Des bébés jouent au sol avec des chutes de wax.


Non loin, sur le boulevard Magenta, les bazars préparent le retour au pays : spatules, écumoires, réveils, savons parfumés, bigoudis, valises géantes, cadenas, lampes torches, sacs à provisions, paysages idylliques de Bohème. Devant la station de métro, des CRS en faction, marine et raides. La police sillonne le boulevard, jouant tantôt la discrétion, tantôt du klaxon, du coup de freins et du slalom. C’est pour le passant encore bleu le générique d’un Starsky & Hutch. Les Huggy les bons tuyaux sont probablement aux Becs salés, ou attablés non loin de l’angle des rues de Panama et des Poissonniers, des jumeaux sur les genoux.

Des capotes angolaises suivent dans le caniveau en crue les épluchures d’un avocat véreux. L’amour du risque a le rond visage des adolescentes fardées : dix euros la passe au fond d’un café.

Le marché. Là, je prends, selon la saison, des litchies ou des mirabelles à un maraîcher très enjoué. Puis les froufrous des boubous me charrient au pied des étals de plantains, manioc, macabos, citrons verts, paniers d’herbes. J’en repars, chargée; et je m’enfonce dans le métro graisseux, grignotant un épi de maïs, suçant une mangue ou heurtant ma bouche à l’âpreté d’une noix de cola.



L'AVENTURE DU NDOLE


Quand on aime un plat, que ce plat s'impose comme l'un des meilleurs, il faut vite en connaître la recette. C'est ainsi que le ndolé est devenu une préoccupation.

Au même titre que la merveilleuse purée de pommes de terre que servait ma grand-mère autrefois. Des kilos de pommes de terre, des années ont été nécessaires pour s'approcher au mieux de ce que la mémoire gustative avait fixé.

Revenons au ndolé.
C'est une base de feuilles abondamment lavées, dont les nervures les plus épaisses doivent être ôtées, ciselées finement, puis cuites. Ces feuilles-là proviennent d'un arbuste d'Afrique centrale et d'Afrique de l'Ouest (des gens ont ri à Douala quand ils m'ont vu, assise à la cuisine, l'index gainé dans un petit bout de tuyau d'arrosage, ciselant les kilos de feuilles amères).

Le ndolé, c'est aussi une arachide crue que l'on a moulue, et dont l'on fait une pâte semi-liquide. Oignons, ail, échalotes, sel, poivre, piment rouge. Et un assortiment d'épices locales aux parfums divers, pilées.
C'est une cuisson prolongée de l'ensemble, un geyser au fond de la marmite.

On le sert avec du poisson fumé, de la viande, des crevettes, du riz, des plantains.
Le ndolé est plus souvent raté que réussi : parce que l'arachide n'est pas fine à souhait, le ndolé trop amer, ou les feuilles mal ciselées. Parce que trop pâteux, ou trop aqueux.

J'ai raté bien des ndolés avant de réjouir la table.Il fallait probablement passer par là.

Quand je sers mon ndolé, je ne sais pas le savourer. Je doute.
Je suis encore trop à l'intérieur. Alors, nous allons chez Marcel*, l'ami, où l'on sert le meilleur des ndolés de Paris.

*Restaurant africain

Le Lion Indomptable

86, Rue de la Réunion

75020 PARIS


LE POST-IT D'ULYSSE : LOUIS XVI

22 avr. 2008



PETITE CHAMBRE VERTE

Le temps passe et ceux qui ont accompagné nos premiers pas meurent.
Et c'est nous, adultes qui vivons avec ces piliers terrassés.
Nous pensons à eux, nous leur parlons, nous les pleurons encore.
Nous voudrions bien les écouter enfin, et repassons en boucle ce que notre mémoire a gardé d'eux.
Nous imaginons ce qu'ils penseraient des situations contemporaines. Nous les incarnons dans d'improbables séquences personnelles : mémorisation d'une démarche, d'un regard, d'un sourire, d'une voix, du rire.
Jeu personnel en cas d'ennui : imaginer qu'il ou elle (le/la disparu/e) apparaît parmi nous soit au travail, soit ailleurs.
Petit scénario cruel, vrai leurre.Difficile d'accepter notre condition d'être vivant, nos trajectoires solitaires.
La disparition de l'un est indépendante de notre propre disparition, en tant qu'individu.
Même si nous périssons tous au final.









JAUNE LA SEINE
Ces jours, la Seine est lourde, jaune, opaque.
Sur le pont, des narcisses en jardinière composent autant de silhouettes florales penchées vers la masse liquide.
Au loin, vers Clichy, un train de banlieue fait un trait sur l'horizon.
Miss Glu glisse sur la route.
Au loin, vers Puteaux, la Défense fait des traits verticaux.
Les voitures roulent près des vélos. Elles trouvent toujours que les vélos prennent trop de place. Elles les hèlent et les invectivent. En fait, elles en ont peur, elles ont peur de l'accident. Elles préféreraient qu'ils n'existent pas les vélos. Quand les bouchons les agglutinent, les voitures envient les vélos, si souples, si légers, si rapides. Si malins.
Et si Miss Glu frôle de la main la tôle de l'une d'elles, c'est une réaction épidermique qui suit : Klaxon hystérique. Miss Glu revient vers la voiture, fait toc-toc à la vitre. Sourire . "C'est moi qui ai eu mal, votre carrosserie,elle n'a rien...".
Les trois S.
Silence. Sourire. Salut.
Ces jours, le ciel est lourd, gris, opaque.
Sur le pont, des renoncules en jardinière composent autant de silhouettes étirées vers la masse condensée.
Au loin, vers Clichy, un autre train de banlieue fait un trait sur l'horizon.
Miss Glu glisse sur la route.
Au loin, vers Puteaux, la Défense fait des traits verticaux.


BIBLIOTHEQUE VIVANTE

Miss Glu, le soir, remarque :"Elle est là derrière moi. Comme elle m'est nécessaire !".
Haute et baraquée, pleine à craquer. Elle a des rejets de part et d'autre, sous forme de piles instables. Ses pousses s'élancent comme de jeunes tiges dans différents endroits de la maison, essaimant jusqu'au travail, où quelques graines de savoir se cachent entre des usuels plus didactiques.
Qui est haute et baraquée ? la bibliothèque.
Oui, chez Miss Glu, les livres poussent de partout comme la mauvaise herbe. Ils siègent dans les bibus, sur les bureaux, commodes, chiffonniers, on en trouve sous les canapés, dans les armoires, non loin de la panière à fruits, partout.
Dans la bibliothèque, ils ne sont pas du genre à être au garde-à-vous, reliés de cuir et lustrés, dorés, statiques.Non, ils se baladent, penchent à gauche, ou à droite, jaunissent lentement au soleil du matin, deviennent duveteux de poussière, le tout part en douceur.
Cette apparente pagaille leur donne vie.
Mais comment naît une bibliothèque ? De la curiosité. De la soif d'ouvrir le livre, d'aller ailleurs.
Comment grandit une bibliothèque ? Petit à petit.
Dommage, les premiers livres de l'enfance sont rarement gardés jusqu'à l'âge adulte. Ainsi ai-je la nostalgie d'un album offert par mes grands-parents paternels : un livre fabuleux peuplé d'elfes nichés dans des lys aux corolles safranées. Ce livre a disparu de ma vie avant mes dix ans.Quelle en a été la raison, je l'ignore. Combien d'enfants bazardent sur les brocantes leurs premiers livres ! Empêchez les mômes de laisser partir leurs livres. Ils courront derrière tout le restant de leur vie !

La bibliothèque rassemble les livres que l'on nous offre, et que l'on va aimer pour le geste ou le contenu, ou les deux. Des livres que l'on a étudiés en classe, des livres que l'on a achetés, des livres que l'on nous avait prêtés, et que l'on cache entre deux volumes, un peu coupables.Ainsi se constitue lentement nos fonds.
Ici, Prévert et Queneau sont les voisins de Vian et de Perret, qui lui-même a retrouvé Brel et Brassens.


Plus haut, Kundera parle d'insoutenable légèreté de l'être. Cela tombe bien, Anaïs Nin serre contre son coeur ses journaux, tandis qu'Henry Miller, le magnifique, tente une plongée dans la vie nocturne. Auster tape à sa machine à écrire, tandis que Tournier montre ses clés et serrures.


Henry Miller revient avec son colosse de Maroussi, jubilatoire, hédoniste, et Lawrence Durrell, une étagère plus haut entretient leur correspondance, tout en éblouissant Miss Glu avec le quatuor d'Alexandrie.


Un bonhomme sourit : il a un borsalino, une cigarette au bec et son regard est plus vif que l'argent : Cendrars, le poète, nous emmène au bout du monde. Plus bas, Duras s'étale comme une chatte sur un édredon : des livres et des livres, un amant de la Chine du Nord et Ecrire, toujours écrire.


Non loin, Mongo Beti raconte les vicissitudes d'un pays colonisé, du pauvre christ de Bomba, tandis que Gaston Kelman lance un clin d'oeil amical. Gaston-Paul Effa chante sa mère, Alain Mabanckou a la plume pleine de verre cassé. Frantz Fanon parle d'identité noire. Calixte Beyala se fait les ongles. Manu Dibango a lâché le saxo et raconte sa vie. Pennac, au bonheur des ogres, rigole tout bas.



Les affinités se font toutes seules dans la bibliothèque.



Tout est boucle.

Les blibliothèques révèlent l'intériorité de leurs lecteurs.

21 avr. 2008



SMOKE... IN YOUR EYES

"Smoke? c'est plusieurs choses à la fois. C'est une allusion au débit de tabac, bien sûr, mais aussi à la propriété qu'a la fumée d'obscurcir les choses et de les rendre illisibles. La fumée n'est jamais fixe, elle change sans cesse de forme. De même que les personnages du film changent quand leurs vies se croisent. Signaux de fumée... Ecrans de fumée...fumée flottant au vent. De façon minime ou importante, chaque personnage est sans cesse modifié par les personnages qui l'entourent."Paul Auster,Entretien avec Annette Insdorf22/11/1994

Smoke est l'un de mes films préférés : pour le désordre réaliste de la boutique et de la vie d'Auggie Wren, à la façon dont les êtres se croisent, s'attachent les uns aux autres. A la façon dont la situation de chacun évolue.

Tout tourne autour d'Auggie, marchand de cigares à Brooklyn, la cinquantaine débraillée, la bonté à fleur de peau, largué par sa femme depuis des lustres.Les personnages qui gravitent autour ont tous perdu quelque chose : Paul, l'écrivain, est veuf ; Rachid, le jeune homme noir, recherche son père ; L'ex d'Auggie est devenue borgne; il manque un bras à Cyrus, le père de Rachid.

Dans l'épisode du Noël d'Auggie Wren, un voleur à la tire perd son portefeuille dans la boutique. Ce portefeuille mène Auggie chez l'aïeule du voyou. Elle a perdu la vue et a perdu de vue son petit-fils. La vieille dame feint de le retrouver lors de la visite impromptue d'Auggie, qui accepte ce leurre en l'incarnant.

Nul n'est dupe. Sur une musique de Tom Waits, Smoke dépeint ce qui part en fumée, ce que l'on a perdu. Et la manière dont on reconstruit.

Optimiste, non ?






IL ETAIT 13 HEURES


Il était 13 heures.

Le soleil dominait la ville, écrasait les volumes des immeubles. Les arbres dépliaient des feuilles fripées et tendres. Les salariés en pause déjeunaient sur l'herbe. Tous ces lézards.
Les visages souriaient à la lumière du spot xxl.
Miss Glu avait aussi les yeux clos. Et s'occupait à son jeu favori : regarder à travers ses paupières les variations de couleurs créées par la lumière.
Soleil de plein front ? Jaune citron
Soleil au-dessus de la tête ? Orange pur
Tête penchée ? Caramel
Tête renversée ? Orange clair
Soleil en face, léger plissement des paupières ? Roux
Plein plissement des paupières ? Marron chaud
Les mains sur les yeux ? Vert foncé
Arrêt.

Les yeux ouverts, la vue un peu troublée par ces jeux, miss Glu voyait la Seine jade vague.
Sous le pont de Levallois, au loin, un joueur de cornemuse s'était installé et entamait un répertoire surprenant.

Ils étaient très heureux.



CHINE A DEUX PAS

"Où déjeunes-tu, Miss Glu ?"
"En Chine"
Dans la petite salle du traiteur, des gens seuls mangent en silence. Pas de musique typique. Pas de collègues en goguette bavards. Juste le fouet qui bat l'omelette en cuisine.
L'huile qui crépite, les légumes qui sautent.
Et la présence effacée de deux jeunes femmes au service.
Droites et silencieuses, derrière leur étal, elles regardent au dehors les passants affronter le vent pluvieux.
Leur tranquillité, la simplicité de l'endroit plaisent infiniment à Miss Glu.
C'est un délice d'y déjeuner seule.
Soudain, le soleil prend possession de la salle, le miroir contre le mur exacerbe la luminosité.
Miss Glu finit son repas en mâchant des feuilles de menthe.






LA MUSIQUE COULE DANS MES OREILLES
Parfois, la nuit, mes rêves s'accompagnent des musiques que j'ai écoutées le jour.
Elles sont les lentilles d'eau flottant à la surface de l'étang.
Des milliers de notes, passeurs du sommeil au réveil.
Comment d'ailleurs a-t-on pu appeler le réveil, rêveil ?
La musique est une compagne idéale.
Elle endort ou réveille, occupe, tourmente, enchante, saoule, étonne, déplaît, lasse, bouleverse, indiffère aussi.
Elle coule dans mes oreilles, rien que pour moi... Mais la partager, connivence assurée.

Curieuses colas

Des cailloux de caoutchouc dur au creux de la main.
Fuchsia beige jaune pâle veinés et patinés.
Issus du fond du pot de verre rafistolé, chez Haïti marché.
On ne croque pas une noix de cola comme une noisette ou une amande.
On la grignote en dix fois.
Ses éclats rose vif et satinés restent âpres en bouche.
La gourmandise resterait donc esthétique : les colas sont décoratives.
Pour le reste, on prête à ce curieux fruit des vertus stimulantes prisées par les hommes.