26 avr. 2008

BIEN SOUVENT JE PENSE AUX LIEUX INTERDITS

interdits ou perdus.

Parce qu'ils appartiennent à une autre époque, et à d'autres gens, des gens que l'on ne connaît pas, et qui ne savent rien de ce que nous avons aimé là.

Ainsi, bien souvent je pense à un champ.
Un champ bocager, en pente légère.
C'était le jardin au bout du jardin.

Devant la maison, il y avait des roses de toutes sortes, des iris, des tulipes, des géraniums en pots sur les marches de l'escalier, sur la murette où des lézards couraient. Des parterres entretenus soigneusement; un petit angle de ce jardin-là réservait des fraises des bois. Pour moi.
A cet endroit, le sol était recouvert de dalles cimentées dans lesquelles des coquillages de l'Atlantique avaient été fixés.

Le long de la maison, de la vigne sulfatée marquait le mur de bleu.
Une collection de fuchsias.

Derrière la maison, il y avait un large tilleul, un peuplier dont les racines émergeaient de l'herbe fine et crue.

Une serre recueillant un bazar de jardiniers aguerris avait un carreau de cassé.
Des sapins de Noël , comme les enfants de la maison, avaient trop vite grandi.
Avant l'orage le vent battait la toile des chaises longues.
Des cerisiers formaient une limite à ce jardin d'agrément.
En juin, nous siégions sur les escabeaux restés au pied des arbres. Batailles de noyaux, voix éraillée par le jus acide des bigarreaux.
Tout près, groseilles et cassis poursuivaient leur lente maturation.


Derrière cette haie de cerisiers, s'étendait le jardin potager, traversé en son milieu par une petite allée cimentée légèrement en pente.
C'était une alternance perpétuelle de cultures selon les saisons : poireaux, carottes, fraises, pommes de terre, jet d'eau pschpschpsch,glaïeuls, haricots verts, flageolets, petits pois, pâtissons, tomates, dahlias, groseilles à maquereaux, maïs, jet d'eau pschpschpschpsch, framboises, choux...

Des poiriers et des pruniers donnaient de l'ombre par endroits.

Plus bas encore se profilaient les toits à lapins. Recouverts de lianes légères de fleurs sauvages blanches, aux beaux jours. Un petit champ de luzerne s'offrait à la vue grillagée des lagomorphes.
En été, chaque cage avait son rideau de fortune, découpé dans de vieux vichys parme bleu ou noir. Un rang de fleurs d'artichaut captait l'attention par leur bizarrerie.

Des mirabelles mûrissaient sur un jeune arbre, au milieu de la luzerne.
Le tas de fumier s'affaissait contre la haie. Non loin, le poulailler faisait son boucan.
En contrebas, le hangar réservait d'autres clapiers, des cachettes pour jeune mère chatte, des piquets imprégnés de drogue turquoise.
Un figuier enchantait nos passages à l'automne.

Une vieille haie semblait freiner notre découverte.
Mais près de l'arbre à fusain et du néflier, une étroite barrière grinçante accédait au champ.


C'était un champ en pente douce, bocager, qui aurait pu accueillir des animaux en pacage.
Quelques vieux pommiers y avaient été oubliés. Leurs fruits nourrissaient les hommes et les bêtes. A l'un d'eux, une balançoire avait été accrochée à une branche. Nous en abusions.
Tout en bas du champ, la jungle d'un noyer rompu de fatigue apportait une ombre verte, sous laquelle nous avions improvisé un goûter.
Cet endroit était le jardin au bout du jardin, l'endroit le plus naturel. Ma grand-mère aimait en faire le tour, c'était une promenade pour elle, après les travaux de la journée. Ce champ fournissait le foin nécessaire aux bêtes, le reste allait au paysan qui venait faire les bottes.

Au fond du champ, une haie épaisse occultait tout accès au chemin vicinal qui le longeait.On entendait faiblement de l'eau ruisseler.

Je n'ai pas le coeur à revenir là-bas, à emprunter le chemin vicinal, reconnaître à l'oreille le ru et ses cailloux si près.

Tenter de voir au travers de la haie si tout est ...